Kevin de edencast.fr : “Sur un PC, on peut faire à peu près 98% de ce que fait quelqu’un qui voit.”

Kevin de edencast.fr : “Sur un PC, on peut faire à peu près 98% de ce que fait quelqu’un qui voit.”

Edencast.fr est un blog qui parle d’un sujet méconnu, l’accès à l’informatique pour les non-voyants. Nous avons rencontré Kevin, son webmaster et blogueur passionné, pour qu’il nous parle d’Internet, de Mac, de jeux vidéo et d’iPhone. Entretien.

 

Matthieu Gagnot (onSoftware): Tu te fais appeler Kevin Mitnix. Tu es recherché par le FBI?

Kevin: Non, mais j’aime bien Kevin Mitnick, le vrai. J’ai été interpellé par son parcours. C’est un gars un peu obstiné, comme moi (rires). Je ne me considère pas comme un hacker, mais j’aime bien fouiner. J’aime bien tout ce qui touche à la sécurité informatique et au réseau. Ca me parle un peu!

 

Matthieu: Tu peux nous parler un peu de ton parcours? Quel âge as-tu, d’où viens-tu ?

Kevin: Je suis né en Haute-Normandie il y a 30 ans. Je suis devenu aveugle tout petit, je n’avais même pas 1 an. Je ne sais pas du tout ce qu’est la vue, ou peut-être dans mon subconscient. J’ai fait la plupart de ma scolarité dans des écoles spécialisées. J’ai rencontré l’informatique pour la première fois vers l’age de 6 ans.

” Quand tu vois mon PC ou mon Mac, rien ne laisse penser que c’est celui d’un non-voyant.”

 

Matthieu: Tu peux nous décrire tes premiers souvenirs sur un ordinateur en tant que non-voyant? Te rappelles-tu les premières sensations?

Kevin: Mes premiers contacts, c’était avec un Thomson TO7, puis un Amstrad CPC 6128. Je me souviens de plusieurs jeux: Elevator, Rallye, qui étaient des jeux sur Amstrad. J’ai fait connaissance avec les PC sur un 286, puis un 486, les vieux trucs (rires). A l’époque, Windows 3.1 n’existait même pas. C’était sous DOS. Niveau accessibilité pour les non-voyants, c’était assez proche du zéro. Mais comme je suis un peu kamikaze, j’apprenais tous les sons de l’Amstrad pour jouer aux jeux, comme je fais maintenant avec la Playstation 3. J’ai appris les touches du clavier petit, maintenant je connais par cœur le clavier Azerty normal: pas besoin d’un clavier braille. En fait, quand tu vois mon PC ou mon Mac, rien ne laisse penser que c’est celui d’un non-voyant.

 

Matthieu: Techniquement, comment se passe l’interaction avec les sites ou les logiciels que tu utilises?

Kevin : J’ai une “passerelle”, une revue d’écran qui s’appelle JAWS (Job Access With Speech). Cela permet d’interagir avec des éléments à l’écran à travers un logiciel chargé en mémoire dans la RAM et qui communique avec la carte vidéo. Il intercepte le texte avant qu’il soit pixelisé et nous le renvoie en 2D, soit avec du vocal, soit sur un écran Braille, ou les deux. Avec ça, on peut faire à peu près 98% de ce que fait quelqu’un qui voit. Pour la souris, il y a un curseur intégré à JAWS qui permet de piloter la souris avec les flèches du clavier.

 

 

Matthieu: Quelle utilisation fais-tu d’Internet ?

Kevin: Pour moi, Internet, c’est une des portes vers le monde. Surtout en tant qu’aveugle, c’est un des moyens de communiquer avec des gens mais aussi d’améliorer mon autonomie. Même si je ne le fais pas tout le temps, ca peut m’éviter de faire la queue pour aller acheter quelque chose. Au lieu d’aller à la Fnac, je peux acheter quelque chose en ligne. C’est moins galère que de se taper les travaux du tramway à Angers… J’utilise aussi Internet pour obtenir des informations ou pour mon boulot. Je ne sais pas combien d’heures j’y passe par jour, mais beaucoup.

 

Matthieu: Quels logiciels d’« accessibilité » utilises-tu en dehors de JAWS ?

Kevin : JAWS suffit à tous les besoins d’une personne aveugle. Mais il n’est pas gratuit. Pour les particuliers, c’est autour de 1600 euros, et plus de 2300 pour les professionnels. Il y a aussi une revue d’écran Open Source donc gratuite, NVDA. Mais elle n’est pas aussi puissante que JAWS.

 

Matthieu: Quels logiciels grand public utilises-tu le plus ?

Kevin : J’utilise mIRC, Winamp, iTunes pour synchroniser mon iPhone. Pour naviguer, sous Windows, je préfère Internet Explorer 9. J’aime bien Thunderbird comme client de messagerie. Sur Mac, j’utilise Safari, comme sur l’iPhone. Pour le blog, je me sers d’un WordPress perso que j’ai configuré avec des plug-ins. J’ai paramétré mon blog pour qu’il soit aussi accessible que visuellement correct. Si une personne voyante passe sur mon site, je ne veux pas que ça ait l’air d’un site fait par un non-voyant.

“Sur Mac, on est sur un pied d’égalité avec les autres utilisateurs.”

 

Matthieu: Les éditeurs de logiciels en font-ils assez pour rendre l’informatique accessible aux non-voyants?

Kevin: Malheureusement, non, les éditeurs n’en font pas assez, en tout cas sous Windows. L’accessibilité est un thème connu, mais peu de développeurs s’en soucient. C’est un peu triste… Quand les applications sont développées en Win32 standard, ça va. Mais quand c’est du QT 4, des trucs complètement tordus, les développeurs ne font pas toujours attention. On dirait que certains codent avec leurs pieds… Il faudrait plus prêter attention aux standards de l’accessibilité qui existent dans chaque langage de programmation, dans le C, le C++, l’Objectif-C ou même le PHP pour parler du Web. Les standards, ce sont des labels que tu associes à tes fenêtres, par exemple, pour étiqueter le nom des fenêtres. Ou dans le C#, il y a des champs relatifs à l’accessibilité. Plein de gens ne remplissent pas ces champs-là.

 

Matthieu: Sur ton blog, tu critiques les «entreprises sans vergogne qui font leur bénef sur le dos des aveugles et mal-voyants». A quoi fais-tu référence?

Kevin: Je parlais de certains éditeurs de logiciels qui profitent du marché français et européen pour vendre des logiciels d’accessibilité à des prix prohibitifs. JAWS est vendu 1700 euros en France, contre moins de 900 euros aux Etats-Unis. Il n’y a pas vraiment de raison à ces abus sur les prix des logiciels. Il y a un monopole un peu malsain: JAWS a peu de concurrents. Il y a bien Window Eye, méconnu en France. Mais JAWS est plus connu et se sert de cette renommée pour exploiter un maximum les consommateurs. Ils n’ont pas envie de faire baisser leurs prix. Ce problème vient de l’éditeur, et non des distributeurs. C’est pour ça, entre autres, que je me suis tourné vers Apple.

 

Matthieu: Les Mac sont plus accessibles aux non-voyants?

Kevin: Sur Mac, on te fournit un ordinateur avec un lecteur d’écran intégré: Voice Over, qui assure la même fonction que JAWS sous Windows. On le retrouve sur iPhone et dans tous les produits d’Apple. Sur Mac, on est sur un pied d’égalité avec les autres utilisateurs, alors que sur Windows, il faut acheter un lecteur d’écran en plus du PC. A moins de le cracker, ce que font beaucoup de gens. En général, la façon de gérer l’accessibilité sous Mac est plus pédagogique et rationnelle. Et plus uniforme, grâce au langage Cocoa, qui unifie les logiciels développés sous Mac. C’est beaucoup plus agréable à utiliser. Avant, j’étais un fervent utilisateur de Windows. Je me suis converti au Mac pour la stabilité et le confort d’utilisation sous cette plateforme.

 

Matthieu: J’ai lu que tu joues à des jeux vidéo sur console, c’est difficile à imaginer pour quelqu’un qui voit…

Kevin: On est tellement peu de non-voyants à jouer sur console que quelque part, c’est normal que ça surprenne. Quand je joue à Street Fighter 4 ou à Dragon Ball sur Playstation, ça surprend car ce sont des jeux pour voyants. Sur des jeux de baston, je mémorise tous les sons des personnages, les déplacements. Je suis obligé d’apprendre les coups du gameplay. Vu que je fais ça depuis tout petit, j’ai des automatismes. Donc je ressens le jeu au son. J’imagine que c’est proche de ce que ressens une personne voyante, l’image en moins.

 

Matthieu: Le mot de la fin ?

Kevin: Si vous rencontrez un non-voyant dans la rue, ne soyez pas gêné de lui parler, il ne vous mordra pas. C’est la vue qui lui manque, pas un cerveau. Du reste c’est une personne comme vous, qui perçoit le monde un peu autrement de par son handicap. C’est parce que nous sommes différents les uns des autres qu’on se complète et avons tout intérêt à communiquer.

 

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